UN MANIFESTE INDIANO - 2012

“Ce livre a originellement été écrit en espéranto et a ensuite été traduit en espagnol et en anglais, il est également téléchargeable au format ePub. Nous t’invitons à télécharger tous nos livres dans le répertoire de la bibliothèque de Las Indias .”

Emblême de Las Indias

Traduction de l’espagnol au français par Habib. À noter qu’au moment de cette traduction, les auteurs de l’oeuvre ont déjà écrit une nouvelle version de leur manifeste disponible sur ce joli lien . Toutefois, le choix de traduire le premier manifeste est délibéré , afin de voir l’évolution dans le discours tenu par Las Indias après 5 années d’une recentralisation toujours plus forte et toujours plus sophistiquée des Internets.

Pour toute remarque ou question au traducteur:
Mail: habib@les-ethers-fertiles.coop
Twitter: @habsinn

SOMMAIRE

O. Informations générales sur ce livre
• Remerciements

• Ce que tu peux faire avec ce livre

• Ce que tu ne peux pas faire avec ce livre

1. Introduction

2. L’émergence des réseaux distribués de communication

3. Le drame des échelles et la crise mondiale

4. Le nouveau modèle du logiciel libre et l’éthique hacker du travail

5. La nouvelle révolution industrielle

6. Le système d’apprentissage pair-à-pair et la production de savoir théorique

7. Le reflet politique: commun, confédéralisme asymétrique et subsidiarité

8. Conclusions

9. Notes

0.INFORMATIONS GÉNÉRALES SUR CE LIVRE

Remerciements

Ce livre a été originalement écrit en Espéranto et traduit ensuite en Espagnol par Natalia Fernandez, Maria Rodriguez et David de Ugarte, membres du Groupe Coopératif Las Indias qui le remettent dans le domaine public.

Sans le débat et la conversation entre les Indianos*, nos lecteurs et d’importants théoriciens du monde entier commejuan Urrutia ou Kevin Carson, ce livre n’aurait pas pu voir le jour. C’est à eux tous que nous dédions ce travail.

Ce que tu peux faire avec ce livre

Tu peux, sans permis préalable des auteurs et éditeurs, le copier sous n’importe quel format et par n’importe quel moyen, reproduire partiellement ou totalement ses contenus, vendre des copies, utiliser ses contenus pour réaliser une œuvre dérivée et, en général, faire tout ce que tu pourrais faire avec une œuvre d’un auteur qui l’a remis dans le domaine public.

Ce que tu ne peux pas faire avec ce livre

Le passage d’une œuvre dans le domaine public suppose la fin des droits économiques de l’auteur sur celle-ci mais pas la fin des droits moraux qui demeurent inextinguibles. Tu ne peux t’attribuer la titularité de l’oeuvre, de manière totale ou partielle. Si tu cites le livre ou utilise une partie de celui-ci pour réaliser une nouvelle œuvre, tu dois citer les auteurs, le titre et l’édition. Tu ne peux pas utiliser ce livre ou une partie de celui-ci pour insulter, injurier ou commettre des délits contre l’honneur des personnes et, en général, tu ne peux pas l’utiliser d’une manière qui porte atteinte aux droits moraux des auteurs.

1.INTRODUCTION

Images du mouvement Occupy en octobre 2011

La crise actuelle, la plus profonde et la plus grande de l’histoire du capitalisme, a ouvert la discussion dans le monde entier sur ce qui, jour après jour, apparaît de manière toujours plus claire comme la destruction simultanée des deux principales institutions de la vie sociale et économique: l’État et le marché. Jamais auparavant, dans la mémoire des générations présentes, le système économique n’avait été si largement questionné.

Par ailleurs, jamais auparavant les capacités techniques n’avaient si élevées et, plus important encore , n’avaient été aussi accessibles aux personnes et aux petites organisations. De fait, jamais auparavant un nombre si important de petites entreprises n’avaient pris part au marché mondial. Des technologies de communication pair-à-pair presque gratuites leur ont permis de créer les plus grands réseaux commerciaux de l’Histoire. L’émergence du logiciel libre - qui représente à lui seul le plus grand transfert de valeur jamais reçu par la périphérie économique- leur a conféré un pouvoir d’indépendance inespéré. Des millions de petites entreprises du monde entier, particulièrement en Asie, ont ainsi pu se coordonner entre elles et rendre leurs produits plus sophistiqués au moment précis où de nouveaux marchés se sont ouverts à elles. C’est la “globalisation des petits”. Ce n’est pas un phénomène marginal: jamais auparavant autant de personnes dans le monde n’étaient sorties de la pauvreté.

Si nous regardons de plus près ces deux tendances contraires, nous y trouverons d’intéressantes contradictions: la crise trouve son origine dans les industries de grande échelle et c’est de fait la plus grande d’entre elles, l’industrie financière, qui lui a servi de détonateur et a entraîné le processus. Cependant les nouvelles technologies émergentes sont à des échelles palpables, et à de grandes échelles: l’industrie du logiciel libre ne se nourrit pas de grandes entreprises globales monopolistiques avec des réseaux mondiaux de filiales commerciales, mais d’un nouveau “commun de savoirs libres” qui peut être téléchargé, et même vendu par n’importe qui. Les relations relatives à la construction de ce nouveau commun ne possèdent pas de lieu de décision central ni de hiérarchie, mais se basent sur la libre concurrence des projets, selon des relations d’égal à égal. Les entreprises de cette industrie ne gagnent pas leur réputation et leur revenu en créant de la rareté. Elles constituent leur nom sur des apports innovants au commun et leurs bénéfices naissent simplement de la vente d’heures de travail.

Le logiciel libre a été la première industrie basée sur un système complètement distinct de propriété et de production: le mode de production pair-à-pair. Plus avant, au milieu de la crise, apparaîtront de nouveaux outils, de l’imprimante 3D aux méthodologies de design industriel, et de nouveaux secteurs exploreront de nouvelles branches des communs.

L’objectif de ce livre est de montrer comment la crise économique est, en réalité, la crise des grandes échelles, mais par-dessus tout, de montrer comment nous avons encore l’opportunité d’impulser le passage vers un nouveau mode de production qui se fonde sur une nouvelle forme coopérative de concurrence, une nouvelle éthique du travail et par-dessus tout, sur la construction d’un nouveau commun, un bien d’utilité publique du savoir ouvert à tous.

2.L’ÉMERGENCE DES RÉSEAUX DISTRIBUÉS DE COMMUNICATION

Derrière toute architecture de communication se cache une structure de pouvoir.

C’est pour cela que les technologies de la communication sont intimement liées aux mouvements sociaux, aux structures estatales, et d’autre part, limitent l’ampleur des relations sociales de chaque époque (1).

Le monde de la communication centralisée, le monde du courrier postal, définit la monarchie absolue et même la République jacobine née de la Révolution française: État centralisateur, journaux quotidiens issus de la capitale, soumission au pouvoir central et à son identité dans toutes les relations sociales. De fait, ce n’est pas la Révolution française mais l’expansion du télégraphe créé par Morse qui rendra possible les structures décentralisées qui caractérisent la démocratie représentative et les relations internationales: du système médiatique basée sur la relation entre agences internationale et journaux nationaux, à l’organisation pyramidale basée sur des groupes locaux avec une structure de coordination régionale, nationale, et encore au-dessus internationale. Nous n’exagérons en rien lorsque nous affirmons que le suffrage universel, le pluralisme - et également l’entreprise multinationale et l’impérialisme- n’auraient pas été possibles sans l’universalisation de la communication décentralisée.

Typologie des réseaux de Paul Baran, 1964 - Réseau centralisé, réseau décentralisé, réseau distribué -

Cependant, “décentralisé” n’est pas “distribué”.

Les structures décentralisées définissent des hiérarchies: plus on monte dans la pyramide informationnelle, plus on est indépendant pour accéder à l’information et plus facilement on est en capacité de la diffuser par la suite. La communication entre les noeuds de base -ceux à qui appartient la majorité des personnes au sein des États, des partis ou des entreprises- dépend de ses représentants et de ses coordinateurs territoriaux, qui ont le pouvoir de filtrer et de décider quoi diffuser vers le bas de la pyramide et quoi envoyer vers le haut de celle-ci. Le monde décentralisé est dans chaque sous-réseau local et centralisé. C’est seulement lorsqu’est apparue la communication distribuée qu’une nouvelle logique des relations sociales est devenue possible.

Si l’on extrait le nœud central d’un réseau centralisé, le réseau lui-même disparaît. Si l’on extrayait un des noeuds localement centralisateurs d’un réseau décentralisé, alors ce dernier se casserait en divers sous-réseaux incapables de communiquer entre eux.

Ce qui définit un réseau distribué en revanche, c’est la possibilité d’extraire n’importe quel noeud sans casser la communication entre tous les autres, si bien qu’aucun noeud n’a la possibilité de filtrer les autres de manière unilatérale.

Si un quelconque noeud centralisateur produit nécessairement de la rareté - qu’elle soit obtenue de manière démocratique ou de manière autoritaire-, les réseaux distribués, eux, transforment le pluralisme décentralisé en diversité distribuée.

La communication d’égal à égal, de pair à pair, suit sa propre logique.

Le premier effet des conséquences sociales d’Internet est la naissance et la montée de la blogosphère, le premier moyen de communication distribué de l’Histoire.

Il n’est un secret pour personne que les mouvements spontanés ayant eu lieu à Manille (2000), à Madrid (2004), en France (2005), à Athènes (2007) ou encore le “printemps arabe”, ont puisé leur origine dans la capacité de la blogosphère à promouvoir de nouveaux consensus sociaux. En outre, les activistes de grands mouvements démocratiques comme “les révolutions de couleur” dans les États ex-communistes, ont su profiter de la communication distribuée pour construire la nouvelle majorité sociale, y compris sans la liberté de la presse et sans la liberté d’association.

Cependant, bien que les conséquences politiques de la communication distribuée ont été les plus visibles, elles n’étaient pas les seuls.

Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, les entreprises de grande échelle en Occident ont mis la pression sur les gouvernements pour obtenir l’ouverture des marchés extérieurs. Rapidement, elles ont trouvé des opportunités à l’international en divisant leurs chaînes de production en de multiples entreprises autonomes de plus petites tailles. Ce phénomène fut nommé “globalisation” et généra des préoccupations au niveau global. Mais a eu lieu ensuite une évolution imprévue des entrepreneurs de la périphérie, évolution qui a changé l’horizon du “nouvel ordre mondial”.

En 1999, année au cours de laquelle les médias ont raconté au monde les manifestations massives du mouvement “antiglobalisation” à Seattle, apparaît le premier grand bazar en ligne chinois: Alibaba.com. C’est seulement la première manifestation d’un mouvement latent de grande ampleur. Rapidement, dans tous les secteurs, des réseaux globaux de commerçants et d’industriels se sont rendus compte de la possibilité de se coordonner par eux-mêmes et de rentrer en compétition avec les grandes entreprises qui avaient accumulé jusqu’alors la plus grande part de la valeur de la division internationale du travail. Se lance alors “la globalisation des petits”.

Au même moment, au cours de la deuxième moitié des années 90, le “mouvement hacker” explose avec la croissance de l’usage d’Internet. Il change la donne en profondeur et très vite, sa première grande contribution voit le jour: Linux, et avec lui le monde du logiciel libre, devient la base de la première industrie pair-à-pair.

Chapitres 3 à 8 à suivre..

9.NOTES

(1) Voir «El poder de las redes» (“le pouvoir des réseaux”, David de Ugarte, 2005, diverses éditions en espagnol, galicien, portugais et anglais. Téléchargeable sur: https://lasindias.blog/el-poder-de-las-redes/ .

Indianos = membres du Groupe Coopératif: Las Indias Électronicas, actuellement basé à Madrid.